jeudi 2 mars 2017

Autrefois prospère, la presse écrite au Liban périclite

La fermeture d’Al Safir est symptomatique des mutations du paysage médiatique que rencontrent les quotidiens du pays. Ce journal défendeur de l’arabisme quitte le paysage médiatique après 42 ans d'existence.


Le samedi 31 decembre 2016  Al Safir a cessé de paraitre. Ce journal important, qui existait depuis 1970, a connu une baisse drastique des recettes publicitaires. Mais aussi, depuis deux ans, l’Arabie Saoudite et les pays du Golfe confrontes a une baisse de liquidite ne paient plus.
« La patrie sans le Safir » ou « La patrie sans son ambassadeur » titrait la dernière édition du quotidien libanais, le 31 decembre 2016, et c’est avec une grande amertume que quitte Talal Salman la scène sur le constat d’un échec et sans grand espoir. Al Safir est un exemple parmi beaucoup d’autres journaux quotidiens. Anahar, Al Mustaqbal, Al Balad sont trois quotidiens libanais qui ne paient pas les salaires aux employés depuis plus de six mois. Ces défis financiers illustrent les problèmes actuels de la presse écrite libanaise

Baisse des recettes

Selon l'institut Ipsos Mena, les dépenses publicitaires dans les journaux libanais, qui représentent l'essentiel de leurs revenus, ont baissé de 10,7 % entre 2014 et 2015, à 25 millions de dollars. Cela représentait environ 13 % des dépenses publicitaires totales au Liban. En outre, seulement la moitié de ces recettes irait directement dans les poches du journal, précise un connaisseur du marché. « Cette dégringolade des revenus publicitaires se confirme encore plus en 2016, il y a une vraie crise de confiance », notait Pascal Monin, professeur en communication à l'Université Saint-Joseph et spécialiste des médias dans une entrevue à l’Orient le Jour le 24 mars 2016.

Les abonnements représentent une deuxième source des revenus pour les journaux et sont également en chute libre depuis plusieurs années. Ainsi,  la presse écrite perd son lectorat au profit des smartphones et des tablettes, mais, certains s'en sortent en investissant massivement dans leur stratégie digitale.  Le quotidien as-Safir revendiquait un tirage de 25 000 exemplaires en 2010, mais selon de nombreux professionnels ce chiffre se situerait dans les faits en deçà des 10 000 exemplaires.

Reste encore une troisieme source des revenus des journaux : celle des subventions des Etats de la région vers la presse qui reflète leur ligne politique. Quant à l’Etat libanais, il ne subventionne pas la presse ecrite alors qu’en En France, l’Etat subventionne 500 millions euros à la presse écrite. Libération reçoit 7 millions euros, Le Figaro 6.5 millions euros et Le Monde 5.5 millions euros et d’autres.


Une presse marquée par l'appartenance confessionnelle

Le Liban a sombré dans des divisions politiques qui tendent aujourd’hui à réduire le lectorat d’un journal à une confession. Par exemple, les sunnites lisent surtout Al-Liwaa, ou Al-Mustaqbal distribué gratuitement dans plusieurs cercles sunnites, parfois Al-Joumhouriya ou An-Nahar pour son animosité envers le Hezbollah ; quant aux chiites, ils se replient surtout sur As-Safir et Al-Akhbar…




Une audience concurrencée par le web

La multiplicite des sources d’information diffusée sur Internet a porté un coup très dur à la presse écrite partout sur la planète, et les problèmes que rencontre la presse libanaise sont aussi, rappelons-le, à l’image des problèmes globaux. Au Liban des milliers de sites web ont foisonné, ouverts par des partis politiques, des institutions publiques, des municipalités, des organisations non gouvernementales, etc. Certains sites web comme www.lebanonfiles.com, basés sur l’information continue et instantanée, attirent plus d’internautes que les journaux en ligne comme alsafir.com , en dépit de l’expérience de la presse traditionnelle. Le journal n’est plus indispensable pour véhiculer l’information.

Parallèlement, certains journaux et revues se sont décrédibilisés. Pour des raisons évidentes, ils défendent la corruption des groupes politiques qui les financent, jusqu’à noyer la vérité, alors que la mission d’une presse noble est tout au contraire de la mettre en lumière. Dans leur grande majorité, les journaux libanais ne recherchent plus la vérité, cela est un fait, et pourtant c’est bien elle que le lecteur entend trouver dans les pages d’un journal. Les pages culturelles sont elles aussi souvent à la solde d’organismes publics qui achètent la loyauté des journalistes d’une façon ou d’une autre ; elles mettent leurs plumes et leurs espaces au service de ceux qui les récompensent, non de ceux qui le méritent.

Chaos médiatique

 «  Nous vivons dans un chaos médiatique où le confessionnalisme religieux a dominé les écritures politiques et affecté négativement le paysage médiatique libanais », affirme avec amertume Mr Talal Salman, ex-fondateur du journal Al Safir. En réponse à la question de la liberté de presse au Liban, Mr Salman exprime son regret face au manque de l’objectivité de la presse libanaise d’une part, et de la dépendance du journaliste vis-à-vis de son entreprise médiatique.

Fermeture, licenciements, salaires impayés, plus qu’une simple crise, la presse connaît une véritable déchéance. Promenez-vous rue Hamra, vous tomberez peut-être sur un célèbre journaliste écrivant dans un quotidien renommé, mais si vous vous approchez de lui et le félicitez pour sa prestation dans le débat télévisé de la veille, il risque de vous demander comme un clochard : « Vous n’auriez pas cinquante mille livres libanaises pour boucler le mois ? » Oui, la presse écrite libanaise en est arrivée à ce point.
Hala Riachy

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